Une existence, celle que je vis. Une petite expérience, celle que je vis. On pourrait probablement la résumer en une phrase. Quelques adjectifs, quelques petits jugements froids et rationnels.
En rangeant la maison de notre papa en partance pour la maison de retraite, nous, la petite fratrie, tombons sur des objets qui remuent parfois. Enfin, j’ai l’impression d’être le seul à être vraiment remué. Bref.
Durant ce rangement, le Samedi 25 Avril 2026, mon frère me tends une photo, la photo d’un bébé.
Ce bébé, c’est moi, je me dis. Non, sur la photo, c’est moi, je rectifie. Entre la lèvre inférieure et le nez, un trou, béant. J’avais les yeux brillants, l’éclat des yeux de ma mère. Je n’avais pas de strabisme à la naissance… J’ai été séparé de ma mère le deuxième jour, pendant 6 semaines. Puis plus tard pour les opérations.
Cette image m’a remué. Me remue encore.
Je fais un lien entre ce moi bébé et ma scolarité catastrophique, où j’étais la risée des classes. Car je n’étais pas comme il fallait être. J’ai dû le ressentir. Une sorte de pitié. La pitié limite, enferme. Le regard des autres. Le regard des autres a toujours été une peur ancrée en moi. Du fait de cette mal-formation, mais plus probablement du fait de l’élève harcelé.
L’école, c’était l’enfer, le paradis à la maison.
J’ai souvent mis sur le compte de cette petite enfance mon équilibre affectif mal-formé. Le lien à l’autre n’est pas clair, pas confiant, pas sain.
Est-ce lien la malformation qui a généré ce caractère à la fois craintif et fleur de peau, mais aussi parfois fier et insoumis ? Est-ce elle qui a généré cet écolier craintif qui était la cible parfaite des autres ?
Plus tard, jeune adulte, j’ai enfin réussi à surmonter la connexion, celle au groupe, en étant leader. Ou co-leader. Quand je suis dans mon élément, j’emmène mon auditoire dans ma passion, dans mon partage. Héritage de mon papa.
J’ai ensuite eu un parcours qui m’imposait des efforts et je me suis toujours gardé de prendre trop de risques. Je n’ai jamais eu d’enfant, je me suis arrangé pour ça je pense, inconsciemment. Je ne voulais pas être co-responsable d’une autre souffrance d’enfant harcelé.
Je n’ai jamais construit de maison, acheté un appartement. Car je n’avais pas confiance en moi, dans une projection à long terme.
Je n’ai jamais cultivé l’esprit de famille, j’ai toujours eu un caractère assez indépendant, le plus indépendant possible. Peut-être pour être le moins possible sous le pouvoir d’autres, cf l’écolier maltraité ?
J’ai eu plusieurs vies de couples, sans jamais avoir une connexion pleine et entière avec ces femmes. Mais j’ai trouvé un équilibre, une famille, mais ce n’était pas vraiment moi.
Un jour, j’avais un besoin irrépressible d’oxygène, d’être à nouveau moi, dont je m’étais trop éloigné tout en ayant trouvé un équilibre social assez classique. De mon divorce, quand j’ai explosé d’étouffement, je garde une culpabilité profonde.
Tout en sachant que c’était nécessaire d’être moi, à nouveau, enfin. Ce moi qui pourtant souffre, à fleur de peau, à fleur de vie, dont la relation de personne à personne est facilement une relation d’être à être.
Mais depuis fin 2013, c’est une suite de phases plus ou moins tristes, proches de la nature de ce qui est, avec beaucoup de beaux moments spirituels, et aussi une grande solitude.
Par moments, j’ai essayé de camoufler cette solitude, mais elle revient sans cesse. Notamment, par la bouffe ou par la perte de temps inutile, et peut-être cette dispersion (relative à l’anxiété en MTC).
Dans la relation dite amoureuse, je n’ai vécu que des échecs relationnels. Dont des terribles ghostings, et dont une relation que j’ai imaginée merveilleuse, mais impossible avec une femme qui était mon âme sœur et que je trouve très jolie, plein de charme.
Depuis quelques temps, je n’y crois plus, j’ai baissé les armes.
Je ne m’exprime pas, alors que j’aimerais beaucoup le faire, simplement je n’ai personne à qui parler. J’ai pris l’habitude de recouvrir mes souffrances, ce qui donne une impression de contrôle.
Je me désociabilise, et je remarque mon manque d’assurance dans mes colères. Les petites rébellions du quotidien, quand il faut se faire ou défendre sa place. Quand je le fais, parfois je m’exprime mal, trop, et je suis perçu comme agressif, car je ne sais pas y faire, ou alors juste parce que ça surprend de la part d’une personne aussi bonhomme ? Et même quand je suis mesuré dans mes propos, je culpabilise par après : le regard des autres, alors que généralement ce sont des cons et qu’on s’en fiche de leur regard…
Alors je me mets en retrait. Mon lien avec l’extérieur, c’est le travail. Je me retranche dans mon petit cocon : entouré de livres inspirants, un ordinateur pour compiler mes illuminations spirituelles, la musique douce dans laquelle je baigne à moins que ce ne soit les chants des oiseaux dehors, et dès que je tourne le regard vers l’extérieur, cette végétation variée faite d’arbres, de haies, d’herbes, d’oiseaux, le tout en pleine ville donc sans avoir besoin de prendre la voiture pour tout. Une forme de paradis, à ma façon, un cocon … solitaire.
Cette solitude, parfois il serait utile et nécessaire d’en pleurer le côté douloureux. Par exemple, quand cette photo de moi bébé m’a choqué et remué, j’aurais eu besoin de partager mes ressentis. Ou même que quelqu’un d’autre la regarde. Je ne veux pas choquer mes proches, donc je la garde pour moi, en fait je la garde en moi. Et peut-être que je vais mourir avec cette photo de moi, sans l’avoir expurgée. La partager, pouvoir en parler, m’aurait peut-être permis de sortir, de libérer, de laisser ce bébé derrière moi ?
Ou bien, peut-être que je ne pourrai jamais quitter cette mal-formation pour la transformer en bénédiction ? Et puis, ce n’est pas à 58 ans qu’on démarre sa vie. Mais tout au moins, j’aurais aimé me libérer, avant de vieillir.