«  Je ne sais pas pour quelle raison elle repartait si tard, la cousine. Oui, ok, avec ma femme Elisabeth, nous l’avions invitée à venir diner avec nous quand elle veut, quand elle peut. » Depuis son divorce, elle était seule. Nous, on aime être là pour les autres. Alors, on lui avait dit qu’elle est la bienvenue chez nous, qu’on serait contents de la voir, et toutes ces choses qu’on dit pour faire plaisir.  » 

 » Mais elle venait tous les deux mois, parfois même plus. Faut dire qu’elle habite à côté. Elle s’invitait littéralement ! La semaine avant, elle nous appelait pour nous proposer qu’elle vienne diner avec nous tel jour. Quel toupet ! Evidemment, ça ne se dit pas de refuser. »

 » Et puis surtout elle ne partait plus ! Elle devrait le savoir, le soir les gens vont se coucher le soir ! Mais elle n’en avait rien à faire, car à la fin du repas, quand Eli lui proposait une tisane, elle acceptait. La cousine adore les tisanes d’Eli. Mais quand même, on ne comprenait pas pourquoi elle n’avait pas la politesse de rentrer chez elle ! « 

 » Tu sais, elle est un peu simplette ma cousine … comment on dit, c’est pas le pingouin qui glisse le plus loin, si tu vois ce que je veux dire. Mais je suis tolérant moi, j’accepte tout le monde, et on faisait tout ce qu’on pouvait pour lui être agréables. »

« A la fin des repas ma femme lui disait de partir. Oui enfin, elle le disait de façon diplomate, bien sûr. Alors ma femme disait des phrases du genre,  » Demain, on va aller faire des courses « , ou encore  »  J’espère que le repas t’a plu ? « , et d’autres allusions, on ne peut plus claires ! Mais la cousine ne comprenait pas : Elle restait là à siroter sa tisane ! « 

 » Faut dire qu’elle est un peu longue à la comprenette, surtout depuis sa rupture avec Georges. Elle avait pris le virage de la quarantaine d’une drôle de façon ! Elle avait des lectures bizarres, pas comme tout le monde en tout cas. D’ailleurs, elle n’avait plus de réseaux sociaux, elle n’était même pas au courant de toutes ces affreuses catastrophes dans le monde ! Quel manque de respect, non ? Enfin bon, on est tolérants, et puis c’est ma cousine. Enfin bref. « 

 » Un jour, elle nous a parlé des accords toltèques. Avec Eli, on n’a rien dit, mais elle était tombée dans une secte, c’est sûr ! Elle ne nous en a jamais reparlé, d’ailleurs. Une autre fois, elle nous a même dit que la vie est simple quand on la prend telle qu’elle est. Là, avec Eli, on s’est regardés, et on s’est compris : oui, elle est simple et n’a pas de suite dans le raisonnement, la vie est tellement compliquée, en vérité ! Si la Vie est simple pour elle, alors je comprends mieux son manque de respect, sa légèreté, et c’est pas étonnant qu’elle soit célibataire « 

 » Tu sais, avec Eli on n’a jamais rien dit. On est tolérants, on est des gens bienveillants. Heureusement, elle a fini pas déménager. On était soulagés. Mais parfois, les gens peuvent vraiment être toxiques ! « .

 

… j’ai vécu récemment un récit très proche de celui-ci. Un récit plein de suppositions, plein d’attentes, plein d’une tolérance … égotique. Quand on quitte la farandole des suppositions, on se libère d’énormément de chaines. Les chaines de projeter l’autre en soi. Cette personne ne se met pas à la place de l’autre, elle met l’autre à sa place : comme si nous fonctionnions tous de la même manière.

Nous sommes tous différents dans nos modes de fonctionnement. Et plus on est emprisonnés de suppositions, plus on enferme l’autre, et on le juge alors qu’on se prétend tolérant : La personne qui parle ici se dit tolérante à une forme de petite débilité mentale d’une cousine qui n’a fait que répondre à son invitation à garder un lien familial de temps en temps. Dans ce récit, je lis une farandole de suppositions qui mènent à des  » oui mais quand même, elle (la cousine) aurait dû deviner que ».

Il faudrait poser les questions : qui l’a invitée à venir, la cousine ? ;  » ça veut dire quoi, rester tard ?  »  » tard c’est quelle heure ?  » ;  » est-ce que tard pour toi, c’est tard pour tout le monde ?  » ,  » qui lui offre une tisane à la fin du repas ?  » ;  » selon toi, si tu me proposes une tisane, et que tu sais que j’adore tes tisanes, pourquoi je devrais refuser ?  » ,  » as-tu proposé qu’elle vienne plutôt un soir où tu es ok pour te coucher un peu plus tard pour une fois ?  » ;  » Si tu n’aimes pas que ta cousine vienne, pourquoi tu l’as invitée ?  » ,  » si on te dit qu’on apprécie ta présence, et qu’en fait c’est pas vrai, qui est en train de mentir ?  » ;  » Qui es-tu pour juger cette personne de simplette alors que tu te dis tolérant ?  » ;  » tu crois que les autres sont en toi, en permanence, à savoir ce que tu n’exprimes pas, et même à savoir que ce que tu dis est parfois l’inverse de ce que tu penses ?  » ;   » Les accords toltèques, est-ce que tu t’y es intéressée vraiment, ou bien as-tu « deviné » que c’est surement une secte ?  » ; etc… mais ces questions, on ne peut pas les poser, puisque la pensée est braquée.

 

EDUQUES DANS LES IDEES RECUES

… Je suis encore rempli de ces suppositions, mais je suis très heureux, plus léger, plus libre, d’avoir quitté le monde des attentes non exprimées. La vie est tellement plus simple sans idées reçues !

Les idées reçues, j’ai grandit avec, on m’a éduqué avec amour mais aussi avec ces idées reçues. Nous avons tous grandit dans les idées reçues. Elles sont même collectives, et parfois érigées en loi. De là écoulent une multitude de ce que j’appelle les racismes ordinaires. Inconscients, collectifs, tolérés, parfois même légalisés.

 

LA VALEUR DES ETRES

Un jour, une personne m’a répondu  » Oui bien sûr, tu as raison, on est tous différents, elle a le droit de penser la vie autrement  » … puis  » mais ma façon de penser est la bonne « .

On attribue à l’autre soit une valeur variable en fonction de ce qu’on projette que la personne, soit une valeur fixe, celle de l’être vivant.

A chaque fois qu’on voit dans l’autre, autre chose qu’un être dynamique, c’est-à-dire en mouvement constant, sensible à la vie, eh bien à chacune de ces fois, on nie sa propre « être-itude », son propre lien à la vie. Nous sommes tous liés par la Vie, nous sommes tous vivants.

Et nous pouvons tous, si nous le choisissons, vivre soit dans le conflit, dans l’incompréhension, dans les attentes, de nous prendre pour des Dieux décideurs de ce qu’il faut ou ne faut pas… ou décider de choisir la Vie, le mouvement, et lâcher nos vérités pour quelques secondes, quelques minutes, quelques heures, quelques temps…